Son rire est communicatif et son énergie, palpable. Pourtant, derrière la bonne humeur affichée de Georgiana Viou se cache un parcours semé d’embûches, de résilience et de rebonds successifs. À bientôt 48 ans, cette chef au sourire radiant et à la détermination sans faille incarne la réussite à force de travail et d’audace. Mère de trois enfants, elle est aujourd’hui une cheffe reconnue, récompensée d’une étoile Michelin en 2023. Mais son voyage vers les cimes de la gastronomie française est tout sauf un long fleuve tranquille. C’est une histoire de chutes et de renouveaux, où chaque échec a été le terreau d’une renaissance.

Un Rêve Brisé et une Renaissance Inattendue
Tout commence pourtant loin des fourneaux. Arrivée en France en 1999 pour étudier les langues étrangères, Georgiana caresse un rêve précis depuis la sixième : devenir interprète de conférence. Mais la vie en décide autrement. Alors qu’elle est inscrite en licence, elle découvre qu’elle est enceinte de cinq mois. « Ça a été un séisme », confie-t-elle. Le plan soigneusement tracé s’effondre.
L’arrivée de son fils aîné, Steven, réveille « l’Amazone » qui est en elle. Elle se bat, trouve un logement, devient nounou pour pouvoir s’occuper de son enfant. Mais la solitude et la pression la submergent ; elle fait une dépression post-partum. Sauvée in extremis par son frère, elle tente de reprendre ses études, mais se heurte à un « blackout complet » de ses connaissances et à une péritonite aiguë qui scellera définitivement la page de l’interprétariat.
La Naissance d’une Vocation à Marseille
C’est une rencontre amoureuse qui l’envoie à Marseille et qui, indirectement, va révéler la cuisinière qu’elle ignore être. « La cuisinière que je suis est née à Marseille, en fait », affirme-t-elle. Face à la nécessité de trouver un métier qui la passionne « je suis une paresseuse… mais je me donne à fond dans ce que j’aime » et animée par un esprit d’entrepreneur hérité de sa famille, elle se tourne vers la cuisine.Autodidacte, elle dévore les livres, élabore des projets, ouvre un premier atelier de cours de cuisine pour enfants. Les portes se ferment parfois, comme ce projet de café non-fumeur anéanti par la loi interdisant de fumer dans les lieux publics mais elle rebondit toujours. « Ce sont les rencontres qui ont fait les étapes d’après », souligne-t-elle. Chaque personne, chaque événement, la pousse à sortir de sa zone de confort.
L’Épreuve du Covid et le Rebond à Nîmes
En 2020, elle est au plus près de son rêve : ouvrir son propre restaurant, « Tenjan », à Marseille. Le projet est ficelé, les travaux ont commencé. Puis le Covid frappe, deux jours avant le déblocage des fonds par la banque. Le projet s’effondre. « Redépression », concède-t-elle. Mais Georgiana a cette force : « Dès que je touche le fond, je remonte. »
Dans cette période de précarité extrême, où elle vend des sandwichs pour survivre, une opportunité inattendue se présente : diriger la cuisine d’un nouvel hôtel à Nîmes, le Marguerite Hôtel Schuller. Malgré ses réticences initiales, le coup de foudre pour les vieilles pierres et la confiance absolue du propriétaire, Denis, l’emportent. Elle donne naissance à « Rouge », d’abord en brasserie, puis, poussée par l’ambition de son patron, en restaurant gastronomique.


L’Étoile qui Change Tout
Avec le pâtissier François Joss, elle relève le défi, créant une cuisine instinctive et généreuse, loin des codes traditionnels de la gastronomie étoilée. Le 21 mars 2023, l’improbable se produit : le guide Michelin leur décerne une étoile. Une récompense qu’elle n’avait « jamais désirée » mais qui provoque en elle une émotion indescriptible, l’une « des plus émouvantes de [sa] vie ». Sur scène, sous les projecteurs, elle esquisse même quelques pas de danse, un moment devenu viral.
Cette étoile, au-delà de la fierté personnelle, est une forme de reconnaissance et de crédibilité. « Ça ferme la bouche de beaucoup de gens », lâche-t-elle avec un sourire. Elle y voit aussi un symbole pour toutes les femmes, et particulièrement les femmes noires, dans un milieu encore très masculin. « Si on n’en parle pas, c’est comme si ça n’existait pas. »
Transmettre et Donner : Le Nouveau Chapitre Béninois
Aujourd’hui, Georgiana a tourné la page de « Rouge » et s’est installée au Bénin, où elle supervise le restaurant « L’Ami » du Sofitel Cotonou. Pour elle, c’est l’occasion de « redonner un peu de ce qu’elle a reçu ». Son objectif est double : former les jeunes talents locaux et prouver que l’on peut faire une cuisine française raffinée en utilisant un maximum de produits locaux. « Avec des produits locaux, on peut très bien montrer que la cuisine béninoise a sa place sur les grandes tables. »
Auteur de plusieurs livres de cuisine, dont le magnifique « Goût de Cotonou » préfacé par Alain Ducasse, elle travaille maintenant à mettre en valeur la richesse méconnue de la gastronomie béninoise. « Le Bénin, franchement, le jour où les gens vont faire focus sur sa gastronomie… », s’enthousiasme-t-elle, rêvant de voir émerger une scène culinaire dynamique, à l’image de Marseille il y a vingt ans.


La Force de la Résilience
Le parcours de Georgiana Viou est un vibrant plaidoyer pour l’audace et la persévérance. Il démontre que les chemins les plus directs ne sont pas toujours les plus enrichissants et que les plus belles réussites naissent souvent des plus grands défis. D’une jeune femme seule et perdue à Paris à une cheffe étoilée rayonnante entre la France et le Bénin, son histoire est celle d’une reconquête permanente, menée avec une force de caractère et une joie de vivre qui forcent l’admiration. Son étoile, elle ne l’a pas volée ; elle l’a cultivée avec passion, un rebond après l’autre.







