Entre deux continents, deux cultures, et mille inspirations, Lubiana incarne une voix singulière : celle d’une artiste enracinée dans l’intime et tournée vers l’universel. Chanteuse, joueuse de Kora, auteure compositrice à la plume vibrante, elle tisse un pont entre l’Afrique ancestrale et l’Europe contemporaine.

Peux-tu nous raconter ton parcours depuis le début ? Comment tout a commencé ?
C’est toujours difficile de résumer, mais en gros, je suis métisse : ma mère est belge et mon père est camerounais. Je suis chanteuse, auteure-compositrice, et je joue depuis plusieurs années d’un instrument traditionnel d’Afrique de l’Ouest, la Kora.
Et tu chantes depuis quel âge ? L’adolescence ?
Depuis l’âge de 5 ans, je crois. J’ai toujours chanté. Être chanteuse, c’est mon rêve depuis toujours.
Ce qui frappe dans ton parcours, c’est que tu n’as pas suivi le même chemin artistique que d’autres anciens candidats de télé-crochets. Tu es restée dans une voie plus niche, loin de la pop. Pourquoi ce choix ?
Pour moi, la musique, c’est quelque chose qui doit vibrer, qui vient d’un sentiment d’amour et de partage. Peu importe le style, ce qui m’importe, c’est d’être honnête et authentique. Je n’ai jamais cherché à avoir du succès, mais à transmettre des émotions vraies.
Tes influences musicales sont très diverses. Peux-tu nous en parler ?
Depuis que je suis petite, je vais au Cameroun chaque année. J’ai grandi en écoutant Manu Dibango, Youssou N’Dour… et ma mère écoutait beaucoup de chansons françaises et de musique classique, comme Schubert ou Schumann. Quand j’ai découvert la Kora, ce fut un coup de foudre. Pour apprendre à en jouer, je suis partie au Sénégal, en Gambie, au Mali…
J’ai été bercée par des artistes comme Oumou Sangaré, Toumani Diabaté, Salif Keita. Et puis j’ai vécu aux États-Unis où je me suis imprégnée de jazz.
La Kora est un instrument traditionnel très masculin. Comment as-tu réussi à te l’approprier en tant que femme ?
On dit que la Kora est une âme qui choisit son maître. Elle m’a choisie. J’ai commencé à rêver de cet instrument pendant des semaines, alors que je ne le connaissais même pas. Un jour, en Espagne, j’ai entendu son son et j’ai su que c’était elle. Ce fut un coup de foudre. Ensuite, j’ai découvert que c’était un instrument réservé aux hommes griots d’Afrique de l’Ouest.
J’ai eu peur au début. Mais Toumani Diabaté, un grand maître, m’a dit que si j’en avais rêvé, c’est qu’elle m’avait choisie. Il m’a accueillie au Mali. J’ai aussi été accueillie par d’autres grands maîtres, au Sénégal notamment. Pour moi, il est essentiel de valoriser nos traditions, de mettre en lumière nos instruments ancestraux, surtout en tant que métisse et descendante de la diaspora.
Ton album s’appelle “Terre Rouge”. Peux-tu nous en parler ?
J’ai commencé à écrire cet album un peu comme un fil que je tirais. L’une des premières chansons que j’ai écrite, c’est La Blanche. C’est comme ça qu’on m’a toujours appelée au Cameroun. J’ai réalisé que ce surnom m’avait marquée, que je ne me sentais pas totalement légitime en tant que Camerounaise. On me considérait comme trop blanche, trop européenne.
Puis j’ai écrit Terre Rouge, inspirée de la phrase de mon grand-père : « Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. » Cet album, c’est un retour à mes racines, à la terre de mes ancêtres, à tous ces moments passés au village, en Afrique, à apprendre la Kora. La “terre rouge” est mon premier souvenir de l’Afrique. Je voulais aussi montrer une autre image du continent : une Afrique vibrante, riche, pleine d’amour, loin des clichés de pauvreté et de corruption. J’avais envie de dire à ceux de la diaspora : l’Afrique, c’est chez vous aussi.

Sur le plan identitaire, as-tu mis du temps à te sentir à ta place entre tes deux cultures ?
Oui. Petite, j’allais chaque été au Cameroun avec mes parents. Mais à 16 ans, j’ai décidé de rester en Belgique. Et je suis restée dix ans sans y retourner. J’en avais marre de payer trois fois le prix au marché, d’être harcelée dans la rue… Mais quand j’ai découvert la Kora, j’ai ressenti un appel profond à me reconnecter au Cameroun. J’ai fini par y retourner. On a même fait un micro-trottoir avec un ami albinos : on demandait aux gens qui de nous deux était le plus “blanc”. Une dame m’a dit : “Toi, tu es blanche à l’extérieur, mais noire à l’intérieur.” C’était un moment fort. Aujourd’hui, j’assume pleinement mes identités. Je suis belge, camerounaise, métisse. Et finalement, on est tous issus du métissage.
Tu as collaboré avec Toumani Diabaté et Gaël Faye sur ton album. Comment ces rencontres ont-elles eu lieu ?
Toumani m’a accueillie chez lui au Mali, en 2023, pendant une retraite musicale. À la fin de ce séjour, il m’a dit qu’il voulait faire un morceau avec moi. J’avais écrit une chanson qui s’appelle Mali, et pour moi, Toumani représente le Mali. C’est devenu un titre très fort, d’autant plus que c’est le dernier qu’il a enregistré avant de tomber malade. Ce fut un grand honneur. Avec Gaël Faye, c’est différent. J’avais vu son documentaire Le silence des mots, sur les femmes victimes du génocide rwandais. J’ai écrit Farafina Mousso en pensant à lui.
On se suivait sur les réseaux. Je lui ai envoyé la démo. Il m’a répondu qu’il n’écoutait normalement aucune démo pendant qu’il écrivait son roman, Jacaranda, mais qu’il avait ressenti l’appel d’écouter la mienne. Il m’a invitée à Kigali, et on a tourné ensemble. C’est un frère.

On a entendu dire que tu as chanté à l’anniversaire d’Alicia Keys. C’est vrai ?
Oui ! J’ai été contactée par son mari, Swizz Beatz. Il m’a appelée et m’a dit qu’Alicia écoutait ma musique tous les jours à la maison. Il voulait lui faire la surprise pour son anniversaire. Je me suis sentie comme chez moi, c’était très chaleureux, très familial. Une expérience inoubliable.
Est-ce qu’Alicia Keys est une artiste avec qui tu aimerais collaborer ?
Bien sûr. C’est fou de penser que la petite fille que j’étais, chantant devant son miroir en Belgique, partage maintenant sa musique avec des artistes qui l’ont inspirée. Je suis très reconnaissante.
Tu es aussi sensible à la mode africaine. Comment la décrirais-tu aujourd’hui ?
Je la trouve de plus en plus libérée. J’adore voir cette nouvelle génération qui modernise les tissus traditionnels. Chez nous, on a l’“ndop”. Aujourd’hui, les jeunes le réinventent. Comme pour la musique, on parle souvent de “mode africaine” au singulier, mais il y a autant de modes africaines que de pays, de régions, d’ethnies. C’est une richesse infinie.
As-tu des projets que tu souhaites développer en Afrique ou ailleurs ?
Oui énormément ! J’aimerai tout simplement redonner. Pour moi il y a une saison, celle où tu apprends, où après tu cultives et celle où ensuite tu redonnes. C’est un peu un cercle vertueux. J’ai donné ma vie à l’amour, à ce partage de lumière, donc aujourd’hui j’ai eu la chance de beaucoup voyager, de rencontrer énormément de culture et d’apprendre donc aujourd’hui j’espère pouvoir redonner à la jeunesse, transmettre.







